dimanche 1 juin 2008
Découvrez le discours de Vincent Villette sur RSP
Son discours,
Son prix : un pavé de 3 kilos marqué de "Scpo 68" sur une face et de "Scpo 08" sur une autre !
http://www.youtube.com/watch?v=TRJ1onhrLyA
Nous vous donnons rendez- vous l'année prochaine pour la nouvelle édition du concours d'éloquence politique de la rue Saint- Guillaume !
Discours de Carl de La Hire
« Il faut aller foutre le bordel en Chine ! » s’exclamait récemment, au sein d’une enceinte parlementaire pas encore vénérable, une figure de proue du mouvement étudiant de mai 1968. Une phrase qu’il a sans doute déjà prononcée il y a quarante ans et que, depuis, il a eu l’occasion d’appliquer en différents lieux et en des circonstances diverses.
Ne résume-t-elle pas à merveille son état d’esprit ? Certes, entre mettre la pagaille à Nanterre et à Pékin, entre s’opposer aux compagnies républicaines de sécurité et aux forces de l’ordre d’un régime communiste, le registre est à l’évidence très dissemblant. Mais, entre-temps, quarante ans sont passés : c’est beaucoup dans la vie d’un homme ; on peut se marier, avoir des enfants par exemple – ou pas, ce qui n’en est pas moins significatif. Et justement : à 63 ans, on a une autre position sociale qu’à 23, une autorité morale fondée sur l’expérience… Halte-là ! La génération de mai 1968 ne s’est-elle pas précisément élevé contre de tels magistères ? C’est vrai : quand Daniel Cohn-Bendit parle – car c’est bien lui que nous prenons à témoin –, on a toujours l’impression d’entendre un tempérament plutôt que de comprendre un argument.
Voilà qui pourrait dessiner un héritage à un mouvement qui tendait à en refuser le principe : s’il reste quelque chose de cet épisode de dé-pavement collectif et rebelle, ne faut-il pas plutôt chercher dans l’état d’esprit que dans un contenu dont on peine encore à distinguer les contours ?
En réalité, le phénomène mai 1968 peut être interprété comme un Carnaval, c'est-à-dire comme un temps de fête et de retournement. Mais la machine s’est grippée et la fête s’éternise, au point de pérenniser une inversion des valeurs et de nous mener au nihilisme.
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Imaginez que l’on parle aujourd'hui du grand mouvement de novembre 1968 : inconcevable, non ? Mai 1968 ne pouvait en effet se dérouler en novembre, ni en août. Un tel phénomène n’avait de sens qu’à cette époque de l’année – au printemps.
Le mois de mai se situe en effet en pleine période carnavalesque (le calendrier païen en compte plusieurs) : celle qui suit Pâques, jusqu’aux ides de juin. Période d’incertitude, le « mois des dragons » (Gueusquin) voit l’ordre naturel des choses être remis en cause par l’irruption du monde féerique et démoniaque dans nos vies. Les fées s’efforcent de séduire les maris et les jeunes hommes – le roi Renaud de la chanson en est mort, suivie par son accouchée d’épouse. Les dragons et autres démons viennent apporter la désolation – c’est à ce danger que répondent les rogations, ces trois journées de prière précédant l’Ascension.
Ne faudrait-il dès lors pas voir dans mai 1968 une entreprise diabolique ? Assurément, comment oublier que, les beaux jours venant, l’interdiction de l’accès aux dortoirs des filles devenait insupportable à ces messieurs ? Cette montée de sève ne traduit d’ailleurs pas seulement l’installation du printemps mais aussi, symboliquement, l’arrivée de la jeune génération à un premier âge adulte : celui où l’on ne prend pas encore toutes ses responsabilités (on ne se marie pas en mai mais en juin : c’est bien connu !).
Le programme des soixante-huitards est donc bien de « jouir sans entraves » : le proverbe « en mai, fais ce qu’il te plaît » est censé s’appliquer au-delà du choix de la tenue vestimentaire ! Mai 1968 est ainsi d’abord l’absence de mesure, le rejet des contraintes et le refus de ces responsabilités qui se profilent à un horizon proche mais encore embrumé. Cependant, plus encore, mai 1968 est un temps festif de retournement
Ce libéralisme culturel rejetant l’ordre établi rejoint en effet le cœur du sens même de Carnaval : celui-ci, c’est en effet « se déguiser, inverser l'ordre des choses, insulter ou offenser, manger, boire à l'excès », « faire les fous » ou encore « détruire l'ordre social » (Caro Baroja). Or, cette inversion momentanée des règles et des hiérarchies sociales transparaît également dans le mouvement ouvrier de mai 1968.
Celui-ci est en effet l’approfondissement des traits carnavalesques déjà habituellement présents dans certaines festivités du mois de mai. L’alliance du monde paysan et du monde ouvrier est ici effective, comme l’illustre une étude de Florence Weber1. Dans la nuit du 30 avril, après le bal populaire, des bandes de jeunes célibataires vont placer leurs Mais (jeunes arbres coupés) sur les maisons des jeunes filles, afin de les honorer – ou pas. Tout aussi significatif, ils changent de place tous les objets qu’ils rencontrent – outils, brouettes, boîtes aux lettres, etc. – s’appropriant l’espace public et, surtout, instituant ainsi le désordre.
Celui-ci sera prolongé le lendemain ou le dimanche suivant, au grand jour, par les manifestations mobilisant tous les habitants, sous la houlette des syndicats et de la mairie communiste : défilé d’hommes déguisés en majorettes, échanges factices de partenaires sexuels, pompiers brandissant le feu, jeunes simulant la prise d’assaut de la gendarmerie, mise au bûcher Sa Majesté Carnaval, représentée par un (gros) capitaliste… C’est désormais ensemble que jeunes et ouvriers contestent l’ordre social et moral, dans la joie et la bonne humeur.
Tous ces éléments ne sont naturellement pas sans analogie avec le mouvement soixante-huitard des étudiant qui, avec ses pavés arrachés, ses barricades montées et ses défis aux mœurs, précède et même initie le mouvement ouvrier, qui, plus ou moins encadré par les syndicats, le rejoint.
La conjugaison du retournement de l’ordre établi et du refus des responsabilités ne semble pas pouvoir disposer d’un avenir ailleurs que dans ces périodiques et immémoriales fêtes carnavalesques. Et pourtant : c’est bien là que se trouve la clef de l’héritage de mai 1968.
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L’héritage de mai 1968 découle de son origine carnavalesque dévoyée par la permanence : c’est la sublimation durable du monde réel, qui mène au désordre ; c’est le rejet de la part d’illusion maîtrisée nécessaire à la morale, qui prive l’existence de sens.
Les soixante-huitards ne sont jamais revenus sur les idées alors exprimées, qu’ils ont même imposées. Certes, ils ont évolué ; ils tiennent le haut du pavé, ils sont ou ont été – pour certains – journalistes, moralistes, ministres, députés, hauts fonctionnaires, chefs d’entreprise… Sans doute, ils se sont accommodés du système capitaliste, alignant leur libéralisme économique sur leur libéralisme culturel et confirmant, par là-même, leur orientation internationaliste. Fondamentalement, ils ont en fait promu des valeurs (à première vue) et des principes, qui apparaissent aujourd’hui comme des acquis.
Le principe premier, qui représente la quintessence de l’héritage de mai 1968, est que toute personne a des droits quels que soient par ailleurs ses devoirs, qui ne viennent jamais en contrepartie de ceux-là. Le calendrier des soixante-huitards est en effet resté bloqué sur une période carnavalesque, de sorte que c’est désormais de manière permanente que l’on est fondé à rejeter toute responsabilité, à repousser les devoirs à un temps qui ne viendra jamais. La fête, qui était conçue comme un exutoire, confirmant et actualisant l’ordre social qu’il mettait provisoirement à bas, ne peut plus exercer sa fonction. En tant que le désordre n’est plus temporaire, il est, par la force des choses, permanent ; le bien-fondé de tout ordre naturel est nié.
Cet ordre n’est pas seulement celui des choses, mais également celui des valeurs. Autrement dit, on assiste à une inversion des valeurs, qui n’est naturellement pas sans conséquences dans l’ordre matériel. Ainsi, il fait désormais bon être une victime – et, d’ailleurs, même le délinquant en est une ! –, l’aveuglement forcé devant la distinction du beau et du laid ruine le concept même d’art, l’égalité réelle est recherchée indépendamment de la récompense du mérite et même contre celle-ci, etc.
Au-delà, c’est bien le néant qui est la conséquence de l’héritage de mai 1968. La disparition d’un ordre naturel garanti par Dieu (par exemple mais par excellence) enlève en effet tout sens à l’existence. Si tout est donné, on ne peut rien mériter ; si on ne reçoit pas, on ne peut rien faire, outre exiger et crier à l’injustice. Mais, précisément, comment reconnaître ce qui est juste sans référence à une morale immanente ?
Car, en définitive, il n’y a plus d’idéal, cette part d’illusion qui nous donne à croire que, d’un point de vue moral et spirituel, notre monde devrait être autrement et se conformer aux valeurs qui sont les nôtres. Le moral est en effet confondu avec le matériel : c’est l’argent, notre seul thermomètre, qui est l’étalon de toute chose, et tout combat n’a de sens que s’il débouche sur une situation matérielle meilleure – pour soi ou pour autrui. Par l’héritage de mai 68, nous sommes atteints – pour ce qui concerne la plupart d’entre nous – de nihilisme dyonisiaque et, à ce titre, dégoûtés d’agir, dirait Nietzsche.
Ce nihilisme est d’ailleurs en cohérence avec la menace décrite par Chrétien de Troyes dans Le Conte du Graal, celle de la malédiction de la « terre gaste », dévastée et stérile depuis que les dieux ont été déchus, et qui le restera jusqu’à son ressourcement dans le chaudron d’immortalité – le graal. N’est-ce pas cette malédiction qui serait sur nous ? Resterait alors à se mettre en quête du graal… Peu importe qu’il soit trouvé, d’ailleurs, car la quête libère l’esprit des préoccupations matérielles asséchantes, qui obnubilent les héritiers de mai 1968 : la vie retrouve un sens dans la gratuité, la politique quand elle se reporte sur des enjeux de civilisation pour lutter contre le « sous-développement humain et moral » (Morin).
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En conclusion, laissons la parole à Nicolas Sarkozy, qui affirmait le 29 avril 2007 : « Dans cette élection il s’agit de savoir si l’héritage de mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes. Je veux tourner la page de mai 68. Mais il ne faut pas faire semblant. ». C’est vrai, évitons cet écueil ; « faire semblant », ce n’est pas être visionnaire, c’est être carnavalesque. Et, dans la durée, une volontaire myopie devant la réalité des choses, pour éviter la nausée qu’elle suscite, une absence d’espérance, le tout mis au service de l’irresponsabilité des personnes – cela rend impossible toute politique comme toute vie sociale. Or la nature a horreur du vide : mai 1968 sera liquidé. A nous d’être les acteurs républicains de cette liquidation.
jeudi 15 mai 2008
Discours de Philippe Deswel
Mai 1968 – Mai 2008 : Que reste-t-il sous les pavés ?
Qu’est-ce qu’en soi mai 68, si ce n’est, pour reprendre l’expression de Raymond Aron, la révolution introuvable ? De ces agitations au parfum quasi insurrectionnel, aucun nouvel ordre n’a éclot. À cette forme de Commune estudiantine, nul libéralisme inédit n’a répondu, une fois les passions apaisées. La nation, éprouvée par un mois de dérèglements et d’incertitude, en est venue à souhaiter avec force le retour à l’ordre, seul garant de la liberté. C’est tout le message des élections législatives de juin 1968, qui ont vu le renforcement d’un pouvoir gaulliste qui a su tenir bon et s’en remettre au verdict des urnes.
En mai 1968, notre pays, tout à tour, s’est fait peur, a vacillé, puis a repris ses esprits. L’illusion lyrique, celle qui a donné un certain vertige a tout une partie de sa jeunesse, n’a finalement fait jaillir aucune fleur miraculeuse et bienfaisante de sous les pavés.
Aujourd’hui toutefois, nous observons à quel point cette secousse, brève, intense, fulgurante même, a marqué durablement les esprits. De fait, elle a joué par la suite, à travers son accès à l’inconscient collectif, un rôle puissant dans l’affirmation de nouveaux phénomènes de société. La contestation de l’autorité, la désinvolture devant les hiérarchies, ou encore l’assimilation de l’ordre à l’oppression, sont autant de traits que nous tenons pour partie en héritage de mai 68.
Pour la jeunesse française, le courage, désormais, c’est de ne plus se complaire dans ces postures qui ont fait leur temps. Certaines d’entre elles ont assurément affaibli la cohésion nationale, parce qu’elles ont divisé. Non, il n’est pas interdit d’interdire. L’homme a besoin de repères, de règles pour s’épanouir. Aussi, ce n’est pas dans la pratique généralisée de l’autogestion ni dans un collectivisme d’inspiration maoïste que la France trouvera son salut. Celui-ci est ailleurs. Le défi de notre génération est donc bien celui d’épouser davantage notre temps, en portant un message à la fois résolu, combatif et optimiste devant les grands changements qui se font jour en Europe et dans le monde.
Parce que, quoi qu’il advienne, le dialogue et la concertation sont préférables à la violence et aux affrontements dogmatiques, les troubles de mai 68 ne doivent pas nous servir d’exemple, et encore moins nous inspirer la nostalgie déplacée d’un temps que nous n’avons pas connu. À nous néanmoins de faire en sorte que les immenses qualités de la jeunesse française, son talent, son enthousiasme, mais aussi son audace et sa force de conviction, soient employées de façon féconde, créatrice.
Ce sont ces qualités qui peuvent contribuer au rayonnement de notre pays, mais à condition que cette énergie soit mise au service de causes nobles et justes.
De nos jours, il paraîtrait bien hasardeux, pour un étudiant, de se réclamer de mai 68. Plutôt que d’assumer les rigueurs et les contraintes de la modernité, qui ne sont que la contrepartie de la formidable prospérité qu’elle nous apporte, cela reviendrait à ressusciter de son tombeau toute une mythologie surannée pour atteindre à un irréalisme qui exigerait l’impossible. De cette fuite en avant, que pourrions-nous tirer de bon ? Ne devrions-nous pas, au contraire, prendre, quelque part, à revers le message de cette contestation estudiantine, et nous battre pour une meilleure insertion professionnelle des jeunes, au lieu de cultiver la peur de l’avenir ?
À Nanterre, nous savons très bien que ce sont les étudiants de sociologie et de psychologie qui ont été les plus engagés dans la dénonciation de l’ordre établi. Or, ce sont justement ces filières qui offraient le moins de débouchés. Apporter des réponses à ce malaise d’insertion, en rapprochant les Universités et les entreprises lorsque cela est judicieux, apparaît donc comme un des moyens pour améliorer concrètement la condition des jeunes, et leur assurer une meilleure place dans la société.
De surcroît, nous ne devons pas oublier que les troubles de mai 68 ont surtout été le fait de minorités, et de minorités enclines à faire usage de la violence. Alain Peyrefitte, qui était alors ministre de l’Éducation nationale, soulignait ainsi dans son entretien télévisé du 6 mai, sur l’ORTF, que l’immense majorité des étudiants aspirait à la tranquillité, en vue de réussir leurs examens. De plus, il rappelait utilement, à propos du fait que la police ait pénétré dans la cour, considérée comme inviolable, de la Sorbonne, que « les forces de l’ordre ne sont entrées, que parce que les forces du désordre étaient entrées. »
L’assimilation de ceux qui sont chargés de protéger les citoyens en garantissant la sécurité et l’ordre public à des oppresseurs dénués d’âme, comme l’a véhiculé tant d’affiches façon « CRS=SS », est une autre tromperie. Elle ne rend pas honneur au jugement de ceux qui pensaient ainsi. Les forces de l’ordre n’ont fait que répondre aux violences qui étaient orientées contre elles, et cela par de véritables agitateurs, organisés le plus souvent en groupuscules professant une idéologie radicale, et qui préféraient l’affrontement au dialogue. Faire l’éloge, aujourd’hui, du message plein de désespoir et de désillusion de ces fauteurs de trouble, c’est maintenir, quelque part, la spirale de la défiance dont nous devrions, au contraire, conjurer le sort.
La France d’aujourd’hui a besoin de confiance. Confiance entre les parents et leurs enfants, entre les professeurs et leurs élèves, ou encore entre l’État et les citoyens. Confiance en l’avenir, aussi, et en notre aptitude collective au changement, pour conserver nos traditions tout en nous adaptant résolument à la mondialisation. Ce défi de la confiance, ce n’est pas en regardant vers mai 68 que nous le relèverons, mais plutôt en surmontant la mémoire de cet épisode pour nous inspirer de faits plus admirables que la révolte juvénile de quelques jeunes contre l’ordre établi, dont ils su ensuite, par ailleurs, profiter pour un bon nombre d’entre eux. Même Daniel Cohn-Bendit nous encourage, aujourd’hui, à « oublier » mai 68. Puisse sa parole être entendue !
Un très bon juge de cette période est certainement Raymond Aron. Dans plusieurs articles publiés dans le Figaro peu après les évènements de mai, il fournissait déjà une analyse éclairante des évènements. Selon lui, la liberté des mœurs était susceptible d’ôter à l’amour son mystère et sa poésie. C’est certain ! « Jouissez sans entraves » n’est pas un mot d’ordre romantique. À l’union sublime entre deux êtres épris l’un de l’autre, les tenants de mai 68 ont préféré le plaisir facile, dépassionné et sans engagement, plus susceptible de satisfaire l’individualisme de chacun que l’épanouissement mutuel, avec le lot de sacrifices, de patience et de bienséance qu’il implique. À cela il faut dire non.
Raymond Aron soulignait aussi que la famille souffrirait des atteintes dont elle était la cible. En effet, il est certain que ni le culte des jeunes, considérés abusivement comme tout-puissants, et de l’enfant-roi, ni la camaraderie entre parents et enfants n’ont renforcé la cellule familiale, et nous voyons le résultat aujourd’hui. La tentation même, assez régressive, d’un retour en enfance généralisé, dans l’innocence et l’absence de sanction, qui se dessine depuis quelques temps, est malvenue alors que la responsabilité de chacun doit primer, et la maintien d’un certain ordre porteur de sens prévaloir.
La question du sens est peut-être celle vis-à-vis de laquelle nous pouvons nous montrer, en mai 2008, les plus compréhensifs envers les révolutionnaires en herbe de mai 68. Ce basculement passager dans la violence et l’anarchie était certainement une réponse, plus ou moins consciente, au vide métaphysique dont la société de consommation peut être porteuse, selon la manière dont on l’appréhende. Il est vrai que le mouvement de contestation étudiante a pris une ampleur planétaire. Berlin, Bonn, Tokyo, Varsovie, Prague, ou Rome, mais aussi les Universités américaines de Berkeley ou de Columbia, ont connu des troubles durant cette période. Si ces heurts n’ont pas donné lieu, comme en France, à une véritable crise nationale à l’ampleur politique tout à fait remarquable, ils ont témoigné d’un malaise qui dépassait celui d’une partie de la jeunesse française. C’est-à-dire, un malaise de civilisation. Cela doit nous conduire à vouloir davantage associer aujourd’hui au bien-être matériel ce qui confère à la vie sa substance, sa magie. En la matière, toutes les audaces sont les bienvenues.
Non sans éclat, mai 68 a remis en ébullition une France stable, forte, prospère mais qui, dit-on, s’ennuyait. La nation a retrouvé, avec cette légèreté qui est parfois la sienne, ses vielles velléités de fronde, d’insurrection et d’émeute. Contre l’ordre établi, et pour la liberté. Aux mouvements étudiants ont répondu les grèves, bientôt généralisées. La France a été paralysée par l’inertie que lui ont imposé dix millions de grévistes. En ce temps de confusion des idées, l’État a perdu de sa majesté, alors que l’on retrouvait, à tous les niveaux, dans la rue comme dans les ministères, une atmosphère décadente qui aurait été semblable à celle de 1848.
Pourtant, l’État a été restauré. Tel est le sens de la journée du jeudi 30 mai, qui a vu la voix du général de Gaulle parler à nouveau aux Français. Faisant allusion au message télévisé du 24 mai, Raymond Aron écrit : « étrange pays qu’un mauvais discours achève de plonger dans l’anarchie ; puissance du verbe et du caractère quand le destin hésite. » Le 30 mai, ce sont des centaines de milliers de parisiens qui, au rendez-vous de l’Histoire, défilent sur les Champs-Élysées, pour exprimer leur fidélité au général de Gaulle et à la voie qu’il avait tracé. L’intérêt national reprenait le dessus, alors que les gaullistes renforçaient leur leadership pour poursuivre leur œuvre de modernisation. En juin, un mois seulement après les troubles, la nation exprimait clairement son souhait de ne pas succomber à la crise, et de renouveler sa confiance au chef de l’État.
Aujourd’hui, en mai 2008, c’est de cette formidable capacité de ressaisissement que nous devons nous réclamer, cette spécificité qui est, seule, à même de nous faire comprendre qu’il n’y aura, malgré la hauteur de notre ambition poétique, de plages sous les pavés que par l’esprit, et que le romantisme est ailleurs, porté par une alchimie entre l’ordre nécessaire et le progrès à désirer.
Discours de Samuel SAUVAGE
Mai 68 : que reste-t-il sous les pavés ?
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Avant d’engager une réflexion avec vous, avant se se lancer dans un voyage à travers les valeurs de notre temps, mieux vaut commencer par quelque chose qui nous rassemble tous et qui nous donne des repères : En mai, fais ce qu’il te plaît. Ce dicton populaire est particulièrement opportun, à l’heure d’analyser l’héritage de mai 68, à l’heure de trier les fruits et les épines qu’il nous a légués et qui tapissent encore notre sol commun.
En ce mois de mai 2008, il me plaît, justement, de réfléchir avec vous tous, mesdames et messieurs, de ce qu’il reste de mai 68. L’eau a certes coulé sous les ponts, mais il semble que bien plus qu’un fait historique, bien plus qu’un épiphénomène, mai 68 soit une partie de nous-mêmes.
Qu’est-ce qu’une date historique ? Pourquoi commémore-t-on de manière si vive ce quarantenaire ? Commémorera-t-on de la même manière le cinquantenaire ? En réalité, cette révolte libérale a été le dernier événement en France que d’aucuns ont eu l’audace de qualifier de révolution. Si mai 68 est tant célébré, c’est un peu par nostalgie, mais c’est surtout parce que c’est un événement qui a si fortement marqué les esprits il y a quarante ans qu’il est encore l’objet de controverses. Mai 68 est bien vivant mesdames et messieurs, en témoigne la vivacité du débat qu’il suscite. Ce sont ces controverses qu’il est important de mettre en avant, afin de pouvoir extraire de mai 68 la quintessence, c'est-à-dire un noyau d’idées qu’il serait fructueux de faire ressurgir en mai 2008.
Il est d’abord nécessaire de séparer le bon grain de l’ivraie dans notre interprétation de mai 68. Il y a d’abord eu un mouvement citoyen, des étudiants et des travailleurs, qu’on peut qualifier de spontané. N’oublions pas qu’avant d’être un symbole, mai 68 n’était rien d’autre que le cinquième mois de l’année 1968, et que ce mouvement s’est construit sur des bases improvisées. C’est ainsi qu’Henri Lefebvre a dit qu’en mai 68, « beaucoup n’ont pas su voir ce qui naissait d’eux-mêmes ».
Cet acte citoyen – car peut-on qualifier autrement un mouvement visant à prendre en main son devenir politique et sociétal ? – est évidemment resté un mouvement hétéroclite. De ce fait, tout « résumé » des valeurs de mai 68 serait fatalement réducteur. Et devant vous, je ne vais pas m’essayer à conceptualiser un phénomène aussi complexe. Cependant, je ne pense pas me tromper en disant qu’au bout de cette insondable et mystérieuse coalition a jailli le plus grand des manifestes citoyens des temps modernes. Au-delà des revendications des travailleurs qui visaient à améliorer leurs conditions matérielles d’existence, mai 68 a été un mouvement de libération de l’individu contre une pression sociétale insoutenable. Ce n’est pas seulement la femme, c’est l’individu qui a demandé davantage de liberté, c’est l’individu qui a demandé à rompre avec l’hétéronomie de la France gaullienne. D’où le merveilleux paradoxe : une ode à la liberté individuelle qui a été chantée par le corps social, via une action, collective, dont l’ampleur nous étonne encore.
Il y a quarante ans, avait lieu une révolte des orphelins de la liberté, fustigeant une société figée, fliquée, fânée. C’est un désir d’initiative politique qui a vu le jour ici, sous nos pieds, dans des lieux aujourd'hui affadis par le train-train de conférences prônant des succédanés d’idées, à base de benchmarking et autres gouvernance. Non, il y a quarante ans, on osait croire à une autre société : c’était la philosophie dans la rue, une agitation sans précédent des esprits. Certes, tous les esprits n’accouchaient pas d’un devenir collectif conceptualisé, mais il y avait bien une croyance répandue en un changement possible – croyance qui est aujourd'hui trop souvent méprisée.
Permettez-moi d’insister sur un point : cette époque euphorique a vu les voisins de palier se parler pour la première fois, cette époque a vu certaines barrières sociales tomber, elle est celle d’une société « épuisée de bonheur ». Depuis, force est de constater, mesdames et messieurs, que le corps social n’a plus joui d’une telle émulsion sociale et politique.
Bien sûr, sous les pavés de mai 68 gisent encore quelques zones d’ombre. Non, je ne parlerai pas des excès que toute manifestation politique de grande ampleur contient inéluctablement, mais je pense à la brèche individualiste qu’il a entrouverte. La société a eu raison de viser l’émancipation individuelle ; malheureusement, cette revendication a pu ouvrir la voie, de façon involontaire, à une société qui totémise l’intérêt particulier, à une société qui privilégie le plaisir individuel au bonheur collectif. Si cet effet pervers, qu’on l’appelle « société de consommation », « nouvel esprit du capitalisme », « ère du vide »[1], comme l’ont fait d’éminents penseurs français, fonde une critique pertinente de mai 68, il n’en demeure pas moins que l’héritage que ce mouvement nous lègue est largement positif.
C’est pourquoi je voudrais m’ériger contre la mode qui consiste à tabasser les valeurs de mai 68 comme les manifestants d’hier. Non, mai 68 n’est pas un fantasme d’étudiants naïfs ; non, il n’est pas un mouvement gauchiste nourri par la violence et la haine de classe ; non enfin, il n’est pas le témoignage d’une société en perte de repères et de valeurs. A mon sens, contester l’apport de mai 68 à la société française, ce n’est certes pas vouloir interdire l’IVG, mais c’est se faire l’avocat du retour d’un Ordre moral garant d’une société d’obéissance, garant d’une société narcotisée, garant d’une société sous cellophane. Ainsi, je considère que le mouvement anti-soixantuitard ne va pas permettre aux Français de se réapproprier leur devenir.
Les pavés qui dansaient insolemment dans l’air ne sont plus les mêmes quarante ans plus tard. Nous avons atteint un niveau de confort matériel et social enviable. La liberté est aujourd'hui la première de nos valeurs, tant aux niveaux économique que politique ou même sexuel. Non, la France de mai 08 n’a pas les mêmes raisons de se mobiliser que celle des années soixante. Heureusement, car le contraire supposerait que les évènements qui nous intéressent ici n’ont servi à rien !
La France se place aujourd'hui à la pointe de la rébellion sociale par rapport à ses homologues européens. Les Français se sentent aujourd'hui menacés par des phénomènes divers : le chômage, le pouvoir d’achat, la remise en question de certains « acquis sociaux »… la liste est longue. Les grèves et manifestations qui se multiplient montrent que l’esprit de désobéissance qui a permis le mouvement de mai 68 est encore présent ; néanmoins, il manque à cette France rebelle un projet. Trop souvent, les Français ne font que réagir par la négative à la mise en place de politiques « modernes », c'est-à-dire pêle mêle la modération budgétaire, la répression, la gestion managériale de l’immigration, la flexibilisation des marchés du travail, la privatisation de certains services publics, etc. Nous devons admettre qu’il n’est pas absurde que l’opposition à ces évolutions soit parfois interprétée comme du conservatisme, émanant d’une France ingouvernable. Ne faudrait-il donc pas ancrer ces refus dans une dynamique positive, celle d’un changement qui proposerait une véritable alternative aux citoyens ?
En ce mois de mai 2008, revisiter les idées de mai 68 peut nous aider à prendre notre futur à bras le corps en tant que citoyens. L’autoréflexivité est au fondement de notre démocratie, nous ne pouvons donc pas nous passer d’une réflexion solide sur notre société, sur ses valeurs, sur ses pratiques. Aujourd'hui, nos civilisations sont malades car elles voient, avec la fin des idéologies, la fin des espérances collectives. Elles sont endormies par la technologie, par les media, par l’individualisme. Notre démocratie, si solidement ancrée dans les mentalités, est elle-même malade, malade de ne pas savoir proposer d’alternative crédible aux citoyens. Nous le pensons tous : un changement brutal d’orientation économique entraînerait le pays vers la ruine. Mais, je vous demande, mesdames et messieurs, nos prédécesseurs de mai 68 ne faisaient-ils pas face à des obstacles également importants ? N’ont-ils pas trouvé des moyens de contourner les obstacles et d’obtenir des réformes ? De mobilisation en mobilisation, cependant, ils se sont mis à croire dans le changement.
Mai 68 n’était pas l’utopie. Comme le rappelait Gilles Deleuze, « 1968, c’est l’intrusion du devenir. On a voulu y voir le règne de l’imaginaire. Non, c’est une bouffée de réel à l’état pur ». La réappropriation du devenir collectif par les citoyens est une condition indispensable, tout d’abord, à la vitalité de notre démocratie ; ensuite, à la vraisemblance d’un changement. Le changement, ce serait par exemple remettre l’homme et son environnement naturel au cœur de l’économie. Ou encore recentrer l’action politique vers les problèmes aussi insupportables que solubles tels que la faim, l’insalubrité, la maladie… Ou enfin donner un sens au travail au-delà du fait de pouvoir manger et consommer. Voilà qui ferait un projet de société.
Le seul fait de croire en notre capacité à normer notre devenir, mesdames et messieurs, le seul fait même d’avoir le droit d’y croire, révèlerait déjà une évolution majeure dans notre participation politique. Moi non plus, chers amis, je ne parviens pas toujours à y croire. Je pense néanmoins que c’est la meilleure façon de sortir du manque de sens dont souffre notre modernité. A cet égard, un esprit similaire à celui qui a jailli, on ne sait d’où, en mai 68, serait à même de créer un clash philosophique salutaire, porteur de valeurs propres, certainement distinctes de celles portées quarante ans plus tôt, mais tout aussi subversives.
Aujourd'hui, mesdames et messieurs, je pense qu’un mouvement positif héritier de mai 68 ferait le plus grand bien à la France s’il s’inscrit dans la démocratie et dans une démarche intelligente vis-à-vis de notre environnement économique. Qu’il s’agisse de mai 08 ou de mai 09, peu importe. Le nouveau mai 68 surgira de manière imprévisible, sous des formes nouvelles. Il faut simplement croire, tous ensemble, en sa capacité à changer la vie.
Voilà, mesdames et messieurs, ce qui gît sous les pavés que nous fauchons tous les jours de nos pas pressés. De la même manière que le chiffre 8 suggère l’infini, une infinité de lectures des évènements de mai 68 et de leur héritage peut être réalisée. Je vous ai partagé la mienne, car elle est porteuse d’espérance. Et l’espérance, il est interdit de l’interdire.
Je vous remercie pour votre attention,
[1] Du nom des ouvrages respectivement de Jean Baudrillard, de Luc Boltanski & Eve Chiapello, de Gilles Lipovestky.
Discours de Samy MECHATTE
Mai 68 - Mai 2008 : Que reste-il sous les pavés ?"
1968, 1968, 1968… . Voila une année mythique aux yeux de tous! Tant de rêves, tant d’espoirs, tant d’idéaux, tant de victoires, tant d’utopies, tant de combats; tant de désillusion, tant de violences, tant d’échecs… . A la sortie d’une guerre sauvage et traumatisante, naquit une nouvelle génération, avide d’idéaux, une jeunesse au nouveau mode de pensée, avide d’un nouveau mode de vie, plus libre, plus tolérant, plus ouvert. Face à un monde de plus en plus injuste, et à une histoire sanglante, la jeunesse du baby boom, semblait avoir des idées et des projets d’avenir… .
Néanmoins, dés lors que je vois le monde d’aujourd’hui, je me demande souvent si les combats de nos pères n’ont étés vains et chimériques… .
Nos pères avaient des idéaux, aujourd’hui ce sont eux qui détiennent le pouvoir, pourquoi donc ne prennent ils même plus la peine de tenter de les réaliser ?
Aujourd’hui, je ne vois qu’un amas de peines et de problèmes s’abattre sur le monde.
Conflits, mauvaise gestion des ressources, replis identitaires, réchauffement climatique, inégalités et injustices sont notre lot commun.
Ces maux, loin d’avoir diminués, ont suivi une croissance exponentielle durant ce dernier demi-siècle. Les luttes de nos pères ont-ils étés vaines ?
Aujourd’hui, nous pouvons malheureusement constater que notre jeunesse ne se souci que fort peu de tous ces problèmes, un vent d’individualisme s’est abattu sur nous, les soucis des autres ne peuvent nous concerner, nous n’avons aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, aucunement l’intention de nous lever comme l’auraient fait nos pères lors de ce fameux mois de mai. Il est vrai que notre jeunesse est totalement plongée dans la culture de la consommation que dénigraient les étudiants « gauchistes » de 68, mais il n’en est pas moins vrai que cette même jeunesse communique et échange de plus en plus d’idées, en utilisant notamment les nouveaux médias. Devons nous y voir un signe annonciateur d’un retour de l’idéalisme étudiant ? Une chose est cependant presque certaine, d’après les conjectures actuelles, «mai 2008 » n’aura pas lieu… . Enfin, n’oublions pas que tout est possible… .
Il reste tout de même à déterminer la nature d’un possible nouvel élan de la jeunesse.
Mais quels sont les aspects de l’esprit soixante-huitard ? Il est tout d’abord nécessaire de situer le contexte de l’émergence de ce mouvement. A la sortie d’une terrible et sanglante guerre, le monde et la France accouchèrent d’une nouvelle génération, une génération aspirant à un monde meilleurs, à un monde plus juste et plus libre… . Cette génération issue du baby-boom, entrée par la suite dans la fleur de l’âge ne pouvait s’empêcher de parler, de partager ses idéaux, de se lever, de vivre tout simplement… .
Le monde a enfin connu une génération raisonnée qui pourrait le délivrer du cycle infernal de l’éternel recommencement historique. Kant a dit un jour que l’histoire avait un sens, les étudiants, sur les pavés ont décidés de donner un sens à cette affirmation.
De plus, vivant sous l’étreinte de chaînes aussi invisibles, mais bien plus lourdes que nos actuelles entraves, les soixante-huitards étaient assoiffés de libertés.
Dans une société extrêmement conservatrice, des sujets comme la sexualité ou la liberté des mœurs étaient tabous, de plus l’égalité homme femme était quasiment inexistante et bien d’autres injustices jalonnaient ces sociétés d’un autre temps.
Face à de telles absurdités, et face à une société totalement sclérosée, les idéaux de cette jeunesse d’un genre nouveau venaient bousculer la France traditionnelle gaulliste.
Une traînée de poudre s’est allumée au sein des milieux estudiantins, ce qui répandit rapidement leurs idéaux au-delà de leur milieu ; en effet, la contestation étudiante se propagea au cœur des plus puissants syndicats. En fait la situation de la société de 1968 était si absurde que tout le monde aurait pu se mettre d’accord sur ce fait : face à une situation totalement injuste, un nouvel élan est né. Un vent idéaliste et progressiste souffla alors sur le monde.
Influencés par la vision de paix et d’amour des Beatles ou encore par l’esprit révolutionnaire de Jimi Hendrix, les idéalistes de 1968 lancèrent un nouveau combat.
Dans la lignée des mouvements de 1848, ou encore des communards, de nouvelles barricades bousculèrent le paysage parisien.
Une perturbation durable s’établie contre la société injuste et obsolète ; et une grève généralisé paralysa la France toute entière. Même des étudiants provinciaux se rendirent à Paris, et un vent de sympathie souffla sur les révolutionnaires de soixante-huit.
Face à l’occupation des universités, sont venus les forces de l’ordre, face à la répression sont arrivés les pavés. « Sous les pavés, la plage » scandaient les étudiants, très vite, la chaussée se dénuda et les quartiers latins se transformèrent en un gigantesque fortin, un fort construit par des idéalistes, construit par des rêveurs. Tel Gavroche construisant sa barricade, les étudiant édifièrent des remparts ; les remparts de la liberté.
Confrontés à la dure réalité et à la répression, une spirale de violence affecta le mouvement. Cette violence finit par faire perdre la sympathie générale que l’ensemble des français éprouvait pour ces idéalistes, et avec une peur du gauchisme révolutionnaire, et un désir de retour à la normal, la France finit alors par se détourner des étudiants et des grévistes. On assista alors à une fin sec et brutale de l’élan, et à un net retour en force du gaullisme. Malgré la démission du président De Gaulle, et même avec la satisfaction partielle des revendications soixante-huitardes, on ne put s’empêcher de ressentir une profonde désillusion chez les anciens participant de cet élan. Nous ressentons encore aujourd’hui la même amère désillusion. Nihilisme et pessimisme n’ont alors cessés de parcourir notre pensée collective. Les anciens idéalistes qui ont vu leurs rêves se briser ont finalement renoncés totalement aux changements dont ils aspiraient.
Violences à Mexico à deux semaines des JO, émeutes à Montevideo, assassinat de Martin Luther King et de Robert Kennedy, invasion de la Tchécoslovaquie, tant d’événement qui ont terriblement marquée la désillusion générale des idéalistes de tous bords.
Ainsi, partout dans le monde, nous avons assistés dans chacun des mouvements du printemps 1968 à l’effondrement des rêves et des idéaux de nos pères… .
La vague de l’espoir qui se jeta sur nous, retomba aussi vite qu’elle a surgit du néant.
Nous subissons aujourd’hui toutes les conséquences de la grande désillusion de 1968.
Evidemment, le mouvement de mai 1968 a bien contribué au recul des inégalités homme femme, il a contribué à la libération des mœurs et bien d’autres batailles ont pu être remportés ; mais la lassitude et le désespoir de la grande désillusion ont totalement brisé l’élan, pourtant déjà bien entamé, qui aspirait au changement et à la construction d’un monde meilleurs. Les anciens étudiants soixante-huitards occupent actuellement les plus hauts postes, mais pourtant la majorités des injustices qui régnaient avant 68 planent toujours sur nous, certaines, loin d’avoir disparues, se sont en fait renforcés, tandis que d’autres inégalités sont apparus.
Dans une course effrénée à la mondialisation, j’ai bien peur que nous avons souvent oublié quelles étaient nos plus profondes valeurs morales.
La profonde désillusion de 68 serait ainsi intrinsèquement liée à l’évolution de notre histoire.
Les luttes passés ne peuvent être de simples chimères, l’histoire ne peut être le simple fruit du hasard, donnons lui un sens ! Donnons lui un sens !
Aujourd’hui certains nous parlent de détruire les vestiges de l’esprit de 1968 … .
Certains voient en 68, l’incarnation de la violence juvénile, et de l’incompréhension générationnelle. Certains voient encore une tentative révolutionnaire marxiste léniniste sous la commande du «monstre rouge » en mai 1968, et d’autres voient en mai 68, l’inspirateur des violences urbaines de 2005… .
Quelles erreurs ! Les soixante-huitards incarnaient simplement une envie de changement, séparée de toutes doctrines idéologiques, ils incarnaient juste des idéaux, des idéaux, ils étaient de braves idéalistes, à la recherche d’un monde meilleurs.
Vouloir détruire l’esprit de 68, c’est en fait vouloir détruire nos idéaux… . Mais comment détruire des idées ? Nous pouvons submerger des idéaux, les recouvrir totalement, mais jamais les détruire. Les idéaux sont aujourd’hui enfoui sous les pavés, mais une parties d’entres eux transparaissent à travers l’érosion de la chaussée. Ces idéaux, déposés sur le sable des quartiers latins par nos pères, n’attendent que d’être repris par leurs fils.
Dégageons de la chaussée nos idéaux perdus, afin de redonner à notre jeunesse l’envie de construire un monde meilleur. Mai 1968, l’incarnation de la moralité.
Le progrès humain dépasse les générations, chacune d’entre elles pose les bases des travaux à fournir par les générations suivantes. C’est donc à la nouvelle génération de reprendre le flambeau, afin de perpétuer un progrès moral, qui irait non pas du haut vers le bas, mais plutôt du bas vers le haut. En soixante-huit, nos pères ont formulés les idées, ils nous ont fourni le matériel, c’est donc à nous de bâtir l’édifice. Il est possible que nous n’ayons guère le temps de terminer cet édifice pour apprécier toute sa splendeur de notre vivant, mais construisons le, au moins pour nos petits enfants.
Mai 1968 ne peut pas être analysé simplement sous l’angle d’un échec. En effet, en plus de nous avoir apporté de nombreuses avancés, il a établi ni idéologies ni doctrines, mais simplement de nouveaux idéaux. On dit que bien souvent ce sont les fils qui profitent du combats des pères, mais qu’en fait, les fils ne se rendent pas réellement compte de l’étendu du grand pas en avant que leurs pères leurs à apporté.
Sous les pavés, je doute fort qu’il n’y ai autre chose aujourd’hui qu’une boue sèche et épaisse, salie par les méfaits du temps et de l’histoire. Cette boue renferme tout de même du sable, le sable de nos espoirs, espoirs mouillés, espoirs salis, mais espoirs quand même !
Sous les pavés, les sables sont prisonniers. Libérons les ! Libérons les ! Nettoyons les … Donnons vie à nos espoirs perdus!
Notre monde est malade, il réclame un remède. Qui sait, nous finirons peut être par l’entendre un jour,… et lui remettre ce qui lui est dût… .
1968, 1968, 1968… . Voila bien une année mystique aux yeux de tous ! Vive l’esprit de 1968 ! Ranimons ensemble l’esprit de mai 1968 … . Nous en avons peut-être besoin aujourd’hui plus que jamais auparavant… . Servons nous des leçons du passé pour jeter les bases d’un monde meilleur, d’un monde humain, d’un monde juste !
Mes amis, je vous le dis, l’histoire a un sens, et c’est à nous de le trouver !
Discours de Reda ACHAICHIA
Mai 68-Mai 2008 : que reste t-il sous les pavés ?
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,
Une atmosphère étrange s’est abattue sur la France en cette fin d’avril 2007. Une déflagration inattendue venue de l’Est parisien, précisément à Bercy. Cela ne venait pas du ministère pour une fois. Non, la nouvelle nous est arrivée du palais omnisport, où d’habitude la sueur est l’apanage du seul effort physique. Il y a eu ce jour deux types de sueur. La sueur lié à l’exaltation d’une nouvelle que nombreux attendaient et une sueur d’effroi pour d’autres.
Je cite la raison d’une ambition. « Il s’agissait alors la de savoir si l'héritage de mai 68 devait être perpétué ou s'il devait être liquidé une bonne fois pour toute ».
Je vous avoue que Mai 68 en cette fin d’avril, particulièrement chaud d’un point de vue météorologique, n’était pas ma grande préoccupation. Je mesurais tout de même le déchaînement médiatique, intellectuel, bien pensant que suscitait la diatribe de notre ex-futur président de la République sur un évènement qui occupe à peine deux pages sur les livres d’histoire du secondaire.
Pourtant tout le monde va en parler, commenter, décortiquer comme d’usage à chaque phrase d’un candidat à la fonction suprême. Sauf que là, ce n’était pas n’importe quoi. C’était Mai 68. Touche pas à mon pote.
Il a fallu d’un mot. Un mot qui d’habitude est employé soit dans les films de Scorsese soit par les contrôleurs de gestion. Parfois pas pour les mêmes raisons.
Imaginez donc une séance de travail dans une rédaction d’un grand journal en proie à des problèmes d’argent. Ça peut être n’importe lequel du coup.
Le rédacteur en chef : « Messieurs Dames, bonjour. Bon, vous avez, pour certains, assistés au meeting de Sarkozy à Bercy. Bon pour ceux qui ont vraiment couvert l’évènement et qui ont préféré le stylo à bille/calpin à la pinte de bière à la buvette porte G, j’aimerais que vous me disiez ce qu’on peut tirer de cette histoire.
Un journaliste : « Franchement, il n’aurait pas pu parler d’autre chose. Mai 68, c’était il y a presque 40 ans. Qui s’en souvient vraiment et qui a envie d’en parler à part tous ces apparatchiks de la première heure ? »
Un autre : » Oui d’accord, mais il a dit « liquider », t’imagines un peu la polémique. La gauche ne va pas le rater cette fois.
Le rédacteur : s’il vous plaît, on doit boucler quelque chose pour l’édition du soir. Quelqu’un pourrait-il me faire en quelques mots une analyse dépassionnée, un brin intelligente de ce que le candidat Sarkozy a dit concernant mai 68.
Un journaliste se lance : je pense que ce que Sarkozy voulait exprimer lorsqu’il a voulu dire « liquider mai 68 », c’est qu’il a constaté, et je crois que son expérience en tant que ministère de l’Intérieur l’a beaucoup aidé, que les rapports d’autorité dans notre République étaient en train de se déliter. En gros, les jeunes ne respectent plus rien, leurs parents, la police, le professeur, le juge, l’Etat. Ils ne respectent que l’argent roi du capitalisme que mai 68 a d’une certaine manière promu puisqu’il a promu l’individu, au-delà de toute idée étatique, au-delà de tout système collectif coercitif.
Le rédacteur : Ok, ok. Bon en gros, mai 68 serait responsable de la délinquance, du non-respect et de l’argent roi. Bon est ce que c’est bien pour nous cette histoire de liquidation ? Il faut qu’on fasse un vote.
Ceux qui ne voulaient pas « liquider Mai 68 » étaient finalement majoritaires. Du coup, la rédaction a préféré paraphrasé une dépêche
Nous sommes donc réunis aujourd’hui un an après les évènements d’avril 2007, et quarante après le moment où tout avait commencé.
La question surréaliste à laquelle il nous est donné de répondre aujourd’hui témoigne de la persistance et de la vivacité des débats qui ont court sur ce que d’aucuns appellent une simple manifestation éruptive de quelques sauvageons (je m’excuse pour cet anachronisme chevènementesque) des universités parisiennes dans un premier temps.
D’autres, en revanche considérèrent Mai 68 comme une des grandes révolutions socio-culturo-politoco-toxico-économique du XXème siècle en France et ailleurs en Europe et qu’elle a constitué un tournant dans la perception de l’individu face au pouvoir autoritaire.
Un évènement qui a fait trembler cette petite ingénue qu’était alors la Ve République, enfant gâtée par ses différents pères, et qui n’a pas vu venir la révolte de ces quelques étudiants plus âgés qu’elle.
Contrairement à de nombreuses personnes présentes dans cet amphithéâtre, je n’ai pas assisté à Mai 68. Croyez le ou pas, je n’étais même pas l’once d’une idée, d’un projet en mai 68.
Pourtant, combien j’aurais adoré faire partie de ce grand déchaînement de n’importe quoi, où tout était à faire puisque rien n’était permis.
Cette grande révolte sacralisée par ces propres acteurs et détracteurs, je n’y étais pas. Je n’ai pas eu l’honneur de me battre dans un Paris barricadé en mai 68, près de 100 ans après une prise de bec musclée entre Communards et Versaillais.
Je n’ai pas eu le privilège d’être l’auteur lumineux de slogans destinés à une glorieuse postérité. « Il est interdit d’interdire », « soyez réalistes, demandez l’impossible », « cours camarades, le vieux monde est derrière toi », « l’aboutissement de toute pensée, c’est le pavé dans ta gueule,
Mai 68 fut également un moment primordial quant à la prise de conscience de l’existence d’un objet dont tout le monde avait compris l’utilité première, mais qui avait sombré dans les oubliettes du non-dit, je veux bien sur parler du pavé.
Avant mai 68, le pavé n’existait pas, sauf pour les quelques Saint Simoniens qui l’idolâtraient.
Il n’existait pas. On en dénombrait des millions, la tête dans le sol, ne montrant que leurs dos foulés chaque jour, défigurés, mutilés, torturés par le poids des voitures, des passants et du temps.
Le pavé n’existait pas, mais il ne tardait pas qu’une révolte rocailleuse devait s’abattre sur la France. Des forces vives, lourdes, disparates dans l’âge et le poids, mais unies par la même énergie, celle du bras d’un jeune étudiant solidaire de ses amis emprisonnés pour rébellion.
Aujourd’hui, nous rendons un hommage inédit, nécessaire et responsable à cet acteur ignoré de Mai 68. Cela étant, nous devons lutter contre toute forme de dérive politique qui mettrait en péril notre capacité à prendre du recul sur notre Histoire, particulièrement celle du pavé.
Loin des discours sur la critique de ce que certains ont appelé la repentance, nous devons réhabiliter l’histoire du pavé.
Je vois déjà différentes factions extrémistes (mais directement concernés par l’histoire des pavés) crier au révisionnisme, d’autres diront que ces choses n’avaient pas de conscience politique, n’avaient pas de conscience tout court, que si nous admettons nos erreurs passées sur des objets aussi insignifiants qu’un pavé, alors nous devrons le faire pour toute entité que nous estimions insignifiante et que nous avons négligé.
Les syndicats de police ne seront pas en reste. N’oublions pas que les policiers ont vraiment souffert du pavé. Imaginez une arme gratuite, disponible sous nos pieds capable de rivaliser avec les tonfas et les boucliers. C’était bien sur avant l’invention du flash-ball, tazers, sans parler des transformateurs EDF et autres pare-chocs.
Sous les pavés la plage ! Qu’ils disaient. L’actuel maire de Paris, dont le sens de l’humour n’est plus à démontrer a préféré pondre la plage sur les pavés. En cela, il reste peut-être un des plus grands détracteurs de mai 68.
Toutefois, ces considérations ne répondent pas à notre question. Finalement que reste t-il sous ces braves pavés ?
Tout d’abord, pourquoi devrait-il nécessairement rester quelque chose sous les pavés ?
Cessons de croire que Mai 68 est à l’origine et qu’elle façonne tous les maux de notre début de XXIè siècle. Non, ce n’est pas de la faute de mai 68 si il y a eu Octobre 2005, ce n’est pas de la faute de mai 68 si l’euro est un échec, ni que l’Erika s’est échoué sur nos côtes. Ce n’est pas de sa faute non plus si les professeurs ne se sentent plus en sécurité, ni que l’autorité s’en trouve contestée. Dans ce cas, comment expliquer que la famille reste un cadre encore préservé de l’exercice d’une autorité transcendantale. Enfin et c’est le plus important, et il faut que cela soit dit aujourd’hui, ce n’est pas de la faute de mai 68 si Zidane a donné un coup de tête dans le buste de Materazzi.
Je vous demande donc à tous qui êtes ici de ne pas liquider Mai 68.
Pour deux raisons : la première c’est que je ne sais pas ce que cela veut dire que de liquider un évènement historique. J’ai cherché dans le dictionnaire et à part les références à Scorsese et La seconde et je me suis renseigné ; 40 ans c’est jeune pour mourir, surtout quand certaines questions vieilles de beaucoup plus longtemps ne sont pas encore nées dans notre Histoire officielle.
Pourtant, j’ai l’impression que beaucoup sont bien décidés à le faire, à liquider.
De fait, si vous liquider Mai 68, merci de me prévenir afin que je prenne en photo tout vestige de mai 68 (les deux pages de mes livres du secondaire, quelques photos des facs de Nanterre, Jussieu, Vincennes, l’usine Lip, le lieu près de Millau où se sont déroulées quelques manifestations paysannes).
Si vous liquidez Mai 68, merci de prévenir également sa famille, à savoir en vrac Daniel Cohn Bendit, Alain Geismar et Krivine, les
Sous les pavés, il ne reste plus grand-chose. Le bitume a changé beaucoup de choses. Contrairement aux pavés, il a l’avantage de la régularité, de ne former qu’un corps, de ne pas laisser de place aux sillons, aux petites tranchées de ciments que les pavés juxtaposaient.
Sous le bitume, les pavés attendent. Une autre cause. Certainement.
« L’histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne absolument rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout. Elle est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. » Paul Valéry.
Discours de Paul Slama
« QUE RESTE-T-IL SOUS LES PAVES ? »
CONTRE MAI 68, ou LA NAISSANCE CONTEMPORAINE DU RELATIVISME POLITIQUE ET CULTUREL.
« Sous les pavés : la plage » : c’est là le très fameux slogan porté par de nombreux étudiants lors des évènements de 68. Aujourd’hui – où est donc passée la plage promise ? quatre solutions se présentent : 1) les pavés n’ont pas bougé, la plage est toujours dessous, et elle attend sagement d’être découverte ; 2) les pavés ont été enlevés, mais nulle plage n’a montré le bout de son nez – et alors : les étudiants furent des menteurs, ou des rêveurs ; 3) les pavés ont été enlevés, et la plage serait sous nos yeux sans que nous la voyions, aveugles consommateurs que nous sommes ; 4) les pavés ont été enlevés, et la plage a bel et bien surgi sous les dehors admirables de « Paris Plage » : cela valait bien un mai 68… Dans les trois cas : quelque chose cloche – quelque chose, dans cette révolte européenne, n’a pas fonctionné. A la question si difficile, et à vrai dire presque indéchiffrable, même après la parution de tant de livres, souvent vains, sur un sujet brûlant, à la question, dis-je, de l’héritage, je serais tenté de répondre que c’est précisément sous les pavés qu’on a enterré, assez vite au demeurant, un mouvement comme celui de Mai 68. Sous les pavés du mythe, certainement, mythe qui n’a pas grand’ chose à envier à celui des grands groupes de rock des ces années charnières, ou encore des actions plus ou moins meurtrières du Che qui fut alors tant chéri. Ce mythe, on s’emploie aujourd’hui, de partout, à l’entretenir, à le faire revivre lorsqu’il semblait avoir été éteint par la conversion des acteurs de mai 68 au capitalisme le plus routinier comme le plus agressif, conversion au mode de vie d’aujourd’hui que rend possible la technique moderne, à la société de consommation jadis (avec beaucoup de bons sentiments) vilipendée avec la violence et l’esprit de la jeunesse, conversion à la vie de famille dans la plus pure tradition, réunie au coin du feu, lorsque l’époux se languit (sexuellement parlant) de sa douce et charmante maîtresse… Cette conversion prête le flanc aux moqueries de plus ou moins bon goût, plus ou moins justifiées – elle fit les choux gras des conservateurs de toujours et des contempteurs des ennemis du Général, de ceux qui ont osé… Car la question de l’héritage de Mai 68 n’est pas une nouveauté : cet héritage, malheureusement, est l’objet des passions les plus sommaires, des vulgates les plus tenaces, que l’on peut observer dans le débat en France, intellectuel ou non. Or – et c’est là le plus difficile, surtout à notre âge où nos passions l’emportent très souvent, même sous des dehors raisonnables – c’est posément, nécessairement posément, qu’il est possible de penser la question de cet héritage et d’accomplir ce difficile pas en retrait d’une histoire qui n’a jamais vraiment trouvé sa fin, et à laquelle trop de petits maîtres aujourd’hui veulent imposer leur point final. Je n’y étais pas, me dira-t-on : eh bien ! à la bonne heure : c’est cela qui rend possible le calme pas en retrait.
Au premier abord, il n’est pas difficile de voir à quel point le fonds sur lequel reposèrent les évènements de mai 68 est anéanti aujourd’hui au profit d’un réalisme du marché accepté par absolument tout le monde, du moins du point de vue du comportement. L’interprétation marxiste dominante était celle de la lutte des classes à mener à terme jusqu’à l’abolition de la notion de classe elle-même, sous l’égide du prolétariat : et c’était maintenant, tout de suite. Cela passait par une « libéralisation » (bien mal nommée) de toutes les parties de la société, de la communauté la plus globale à l’individu dans son plus intime : au niveau de la communauté politique, le mythe de l’égalitarisme et du retour à une société de pré-consommation – la masse, sans la consommation, et sans la loi, produit de la domination bourgeoise qui occupe le domaine du droit afin d’assurer sa mainmise sur les autres classes ; au niveau de l’individu, la libération sexuelle – ou plutôt : l’hédonisme outrancier, je veux dire exposé aux yeux de tous, fièrement, publiquement, niant ainsi la distinction absolument fondamentale dans la démocratie entre domaine privé et domaine public. Cela ne va pas sans une exaltation des sentiments, des passions (qui justement fait parler de « révolution »), qui alors passe par la fête : que vient-elle faire ici, celle-là ? la fête, c’est précisément la parodie de révolution : on donne un nom à une révolte qui est sa propre parodie. Raymond Aron parlait à ce propos du « Carnaval 68 » : la fête rassure au sein même de l’événement ses acteurs, incertains eux-mêmes de ce qu’ils accomplissent – de ce qu’ils croient accomplir. Sous les pavés, la plage : les pavés, c’est à dire la ville, mais aussi ceux qu’on lance : ils signifient à la fois la plage en puissance, celle qu’annonce la révolte, mais également la guerre, ou plutôt l’insurrection violente : la fête aussi – est violente. Et derrière la fête – la réalisation des pulsions de violence. Ce bricolage idéologique, ces contradictions idéologiques innombrables qui vont de la réaction la plus dure à l’anarchie la plus radicale, n’est plus du tout d’actualité en ces temps de moyenne, d’insertion et d’apathie politique profonde – quand bien même les radicalités politiques n’ont pas disparu. Pour résumer : 68 désespère de cette apathie, de ce juste milieu, et désire l’oppression qui réveille les consciences individuelles : l’abject slogan « CRS=SS » correspond précisément à ce désir de se trouver un ennemi de taille, un monstre qui réveille les passions politiques et l’engagement physique et idéologique. Le malheur des jeunes révoltés : ce ne sont que des CRS, et le général de Gaulle n’a plus l’âge pour faire une carrière de dictateur ! Cet ennemi fantasmé – on le retrouve dans la haine de ce monde-ci, celui qui consomme : on créé des mythes : le Che, le Vietnam, le Tiers-Monde.
On pourrait croire que tout cela a passé, que c’est derrière soi, que l’aujourd’hui a fait de la place et a oublié la totalité de mai 68. Certains, au contraire, affirmeront que les étudiants ont toujours le sens de la lutte, que mai 68 donne l’exemple, que le gauchisme étudiant aujourd’hui quasi unanime est le résultat de mai 68 et de son mythe. J’affirme que la fête que je viens d’analyser brièvement a engendré un monstre beaucoup plus pernicieux que ces manifestations gauchistes inoffensives : je veux dire le relativisme.
Ce mot a de très nombreux sens. Le plus fondamental est celui que lui donne Léo Strauss , qui l’entend comme la soumission absolue de l’individu aux valeurs de son temps, sans recul et sans jugement : le relativisme, pour Léo Strauss, c’est fondamentalement confondre vérité et valeur, la vérité étant immuable et les valeurs dépendant de la société en place. Ce sens n’est pas si éloigné du sens vulgaire, qui désigne le fait d’instaurer des valeurs qui rendent égales les valeurs présentes, et de concevoir toute hiérarchie intellectuelle comme totalitaire ou dictatoriale. Car mai 68 a déployé un relativisme effroyable, une entreprise de planification totale des valeurs en place, en réfutant toute idée de vérité immuable. Entrons dans le détail de cette « idéologie 68 ».
Raymond Aron s’indignait de l’idéologie du « tout ou rien » de 68. Je veux dire : 1) sur le plan politique : tout est pouvoir. Tout ce qui, de près ou de loin, exerce une influence morale, intellectuelle ou religieuse, est pouvoir. Mais la contradiction (inévitable) est que pour renverser ce pouvoir, il faut un pouvoir. De ce relativisme politique on en vient à considérer les contre-pouvoirs eux-mêmes comme dangereux. Par extension, toute norme est relativisé, tout fait norme, toute tentative de hiérarchiser une norme par rapport à une autre est considéré comme violent. Autrement dit, la violence est elle aussi relativisée, et on voit dans toute manifestation d’autorité, même celle des maîtres à la Sorbonne, une manifestation de violence. Ce relativisme politique a conduit inexorablement à une contestation aveugle de toute autorité, quelle qu’elle soit. Le danger ? ne plus discerner la figure d’un démocrate de celle d’un dictateur. Vous savez – l’histoire de celui qui crie au loup si souvent que lorsque le loup est vraiment là, personne ne le prend au sérieux ! il est bien évident que ce relativisme se retrouve encore aujourd’hui chez les étudiants, qui assimilent volontiers l’autorité à l’ennemi, la rigueur politique au rigorisme, le conservatisme à l’étroitesse des vues. Et pourtant : combien je me sens atypique et rebelle parce que je suis conservateur ! A contrario – c’est bien le propre du relativisme que de se conformer (à son insu) aux valeurs que le temps a instaurées : c’est pourquoi ce relativisme politique est la chose du monde la plus partagée dans le milieu étudiant. 2) Sur le plan culturel : ce relativisme est à mon sens le plus périlleux, celui qui fut et est encore plus que jamais le plus criminel : il a conduit à une intronisation du folklore (je veux dire les variétés et ce qui en découle : le rock) dans le domaine de l’art – on dit aujourd’hui : de la création. L’idéologie soixante-huitarde du « tout ou rien » a conduit également à considérer que tout est culturel – plus encore : que tout est artistique à partir du moment où le projet est artistique. Je me suis déjà prononcé à de multiples reprises , dont une fois à l’écrit, à SciencesPo., sur ce que j’entendais par là. Mai 68, en se tournant du côté du rock, de la variété, a instauré une prétendue esthétique purement homonymique qui considère que l’art n’est plus rien de technique, qu’il n’est plus rien de réglé, de savant, d’élitiste, mais qu’il doit être dans l’absence totale de technique qui le rabaisse à ceux qui n’entendent rien d’autre que le bruit épouvantable des guitares électriques et des batteries assourdissantes et répétitives. L’art contemporain, lui aussi, tout comme le rock, est enfant de mai 68, puisqu’il a (comme concept : je ne parle de l’authentique art d’aujourd’hui) congédié toute technique, i.e. tout acte pré-créateur et décideur de l’ouverture artistique d’un monde, au profit d’une seule volonté destructrice qui repose sur le concept même de destruction et de rupture. Or : les installations, performances et autres monochromes ineptes ne sont rien d’autre que le résultat du relativisme le plus aveugle : il se croit anti-conformiste, lorsqu’il est la norme la plus admise. L’idéologie 68 – c’est très précisément cela : la posture d’anti-conformisme adoptée par la majorité : la majorité des étudiants, la majorité des artistes. Et cela est parfois plus insidieux que ça en a l’air : écoutez cette anecdote qui est fraîche de quelques jours. Nous assistions, mes camarades de classe et moi-même, à une rencontre avec le très « estimable » et « réputé » Pascal Nègre, patron d’Universal Music France et membre du jury de la très haute émission culturelle, Star Academy. Cela va de soi – tout le monde dit du mal de ce programme, la plupart du temps avec une grande virulence (sans d’ailleurs se rendre compte que les Beatles valent autant que Hélène Ségara !). Eh bien – non seulement je fus le seul et l’unique à l’accuser de relativisme culturel, mais je fus en outre pris violemment à partie par une grande partie des étudiants présents, qui m’accusèrent de conservatisme étroit ! mai 68 a instauré dans les esprits de la jeunesse d’aujourd’hui un déni de ce qui fait l’essence même de l’œuvre d’art : le travail, qui permet d’accueillir au mieux la technique la plus aboutie, l’effort – et, finalement, toute hiérarchie des cultures. Or : il y a des sous-cultures. Il y a des façons de faire du bruit avec des guitares électriques qui sont à la portée de tout le monde. Non : « élitisme » n’est pas un gros mot : il est au contraire le plus démocratique de tous les mots, parce qu’il met au centre de toute action le seul mérite individuel. Mai 68, en abattant l’autorité de l’école (avec les dégâts dont on commence à prendre la mesure), a également détrôné l’autorité de la vérité elle-même, dont l’accès le plus privilégié passe par l’œuvre d’art. Sans autorité intellectuelle, toute œuvre de l’esprit en vaut une autre, et il suffit d’adopter une prétendue posture artistique pour en porter le nom. C’est selon moi la catastrophe sans précédents que mai 68 a commise : le folklore porte le même nom que l’art savant, et le gribouillage est portée au niveau du chef d’œuvre.
Il serait absurde de ne pas comprendre que tout se tient : le relativisme politique mène au relativisme culturel. Mais dans tout péril croît aussi ce qui sauve : que cela nous serve de leçon. Que mai 68 ne soit plus un mythe, mais un avertissement. La pire des idioties a été de le prendre à la lettre : il est grand temps, en ces jours d’anniversaire, de corriger le tir , et de n’y voir qu’un caprice puéril et pernicieux.